Un des travers du langage télévisuel qui m’irrite le plus est la volonté de multiplier les comparaisons bidons et les équivalences les plus improbables sous le prétexte fallacieux de nous faire mieux appréhender ce dont on parle, mais dans le but inavoué de nous estourbir à grand coups de comparaisons et autres conversions.

Un genre d’émission en particulier pousse cette pratique à un niveau rarement atteint : il s’agit des pseudo émissions scientifiques américaines de divertissement, qui tentent de nous impressionner à grand renfort de chiffres. Parmi les nombreuses productions de la sorte, diffusées sur Planete No Limit ou National Geographic, l’émission “Sport Science” est ahurissante. Extrait :

On a ici un bel exemple d’émission américaine usant de moultes animations en images de synthèses (vers 5’45″), infographies 3D et autres scènes de bullet-time.

Vers 1’30″ on nous raconte que Pete a fait l’équivalent d’un mile couru en 4 minutes, en avalant un steak de 72 ounces (environ 2kg) en 7 minutes. Wow !

Le fait est que, la plupart du temps, tous ces efforts (graphiques ou lyriques) n’aboutissent pas à une clarification de l’énoncé initial, puisque tout l’art de la bonne comparaison pourrie est justement de transformer quelque chose que l’on se représente à peu près en quelque chose de tout à fait incongru, mais qui force le respect.

Le champ des comparaisons bidons et équivalences improbables est quasi infini, mais la grande majorité est employée dans ces quelques grands domaines :

  • Les longueurs, surfaces & volumes :

« La distance entre le disque et le laser est de 400 nanomètres, soit la taille du mimivirus, le plus gros virus connu. Il serait impossible d’y glisser un poil de cul coupé en quatre. »

  • Les vitesses & durées :

« L’accommodation de la pupille se fait en 50 millisecondes, soit 1/20ème de seconde, c’est à dire le temps pour un colibri de faire 4 battements d’aile. »

  • Les pressions :

« La mâchoire du requin exerce une pression de 3000 bars, soit l’équivalent de 2 véhicules 4×4 posés sur un dé à coudre. »

  • Les sommes d’argent :

« Un Anglais gagne l’équivalent de 3615kg d’or à l’Euro Millions. » (je vous mets le lien pour que vous notiez la différence de chiffres entre le titre et l’article, mais une légère dyslexie est plus excusable que le fait de penser qu’une somme d’argent est plus parlante lorsqu’elle est exprimée en kilo d’or !)

Et bien sur le célèbre : « Pour eux ils sont pauvres, mais pour les français on dit qu’on est riches, avec 50€ là bas, ça fait 333 francs mille CFA. » (en fait ça n’en fait qu’environ 33 000)

Des années de pratique de cet art ont même poussé les adeptes les plus inconditionnels du genre à inventer des unités de mesure particulières, comme celle qui quantifie les émissions de gaz à effet de serre, le fameux équivalent carbone.

“Pour l’équivalent carbone, on part du fait qu’un kg de CO2 contient 0,2727kg de carbone. L’émission d’un kg de CO2 vaut donc 0,2727 kg d’équivalent carbone.”

Déjà, la définition de l’équivalent carbone me fait un peu rigoler, mais en plus ça permet de faire des phrases du genre : « Sur une année, un foyer achète 990kg de produits alimentaires, soit 1 480kg équivalent CO2, soit encore 10 571km parcourus en voiture si on prend la moyenne des émissions de CO2 des voitures vendues en 2008. »

Sans compter que les plus grands praticiens placent désormais des combos en enchainant les conversions, ce qui peut donner un truc du genre :

« Taig Khris a réussi, devant 80 000 spectateurs, soit l’équivalent de la population de Calais, un saut record de plus de 40m de haut, atterrissant sur la plus grande rampe jamais construite, longue de 30m, soit l’équivalent d’un immeuble de 12 étages ; la chute libre aura durée 1 seconde et demie, c’est à dire le laps de temps nécessaire à une balle de M16 pour parcourir 1462m. L’impact de réception du saut lui a fait encaisser une pression égale à 3 atmosphères et la décélération qu’il a subi en heurtant l’airbag était similaire à celle d’un crash test. »

Refusons ensemble le paradigme des comparaisons à deux balles !